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Une si forte croissance ...

Otto Piene
Directeur du Center for Advanced Visual Studies
Londres-Boston, 8 mai 1990

On ne peut qu'applaudir à la publication du Guide International des Arts Electroniques et lui souhaiter plein succès d'autant que le répertoire impressionnant de plus de 850 adresses présenté dans ce volume ne va pas sans susciter un certain émerveillement. Aussi diverses que puissent être les institutions recensées et classées, leur nombre à lui seul témoigne d'une mutation profonde des pratiques, que ce soit dans le domaine de l'art, de la recherche ou de la vie elle-même, au moment où nous entrons dans la dernière décennie du vingtième siècle : ces fiançailles de forces longtemps considérées comme s'excluant mutuellement par les puristes de l'art comme par les puristes de la science, ces accordailles des contraires, si souvent rompues, sont maintenant arrivées au seuil du mariage. S'il est exact que le fait de posséder un carnet d'adresses bien rempli tend à favoriser une vie sociale animée il y aura donc une fête de mariage mémorable, en l'an 2000, à l'aube du troisième millénaire où art et technologie seront réunis - ce qui représentera en réalité une fête de remariage, après des siècles de séparation.

Nous étayerons notre propos par une interprétation subjective d'une forte présence : la Tour Eiffel vieille de cent ans, tant redoutée à l'origine par les artistes, est finalement devenue monument poétique à la nuit et à la lumière par le biais d'un art mûr, inspiré et sage de l'éclairage dû à une technologie de pointe (tandis qu'apparemment le télescope Hubble mis en orbite ne semble pour le moment n'être que pure science).

En Egypte il y a 5 000 ans, où n'était pas en jeu un conflit sociologique, art-science-technologie et religion se combinèrent pour créer un monde magnifique, tout "environnemental", alliant art, croyance et imaginaire. A l'aube de notre temps, Léonard de Vinci - une personne, un esprit, un chercheur, un créateur - fut l'un des fondateurs de la science et de la technique modernes en même temps que l'un des fondateurs de l'art moderne. Ses moyens cependant étaient entièrement "traditionnels", sa vision "conceptuelle". Lorsque le "temps" fut dépassé par la "vitesse", l'électricité et la photographie changèrent le monde. Le "processus indirect" et le "transport indirect" devinrent la pratique constitutive de la "relativité", la réalité du vol, de l'orbite, de la transmission et de l'information simultanée. Aujourd'hui, 150 ans après l'avènement de "l'image instantanée" et de la "multiplication instantanée" nous profitons - en même temps que nous la subissons - de la communication globale ainsi qu'interstellaire.

L'une des théories de l'art du vingtième siècle, aussi contestable qu'elle puisse être, consiste à envisager une évolution où l'art passerait téléologiquement de la fragmentation d'images au balayage d'écran en continu pour aller vers un transport "immatériel" de pixels, c'est à dire une distribution "intemporelle" d'images via une diffusion électronique s'adressant à une multitude "en un rien de temps". On s'est préoccupé un temps de la méthode et des "phénomènes" -il est temps maintenant de passer aux images.

Quand et où la "création dynamique d'images" a-t-elle commencé ? Avec Muybridge, Balla, Delaunay ? Avec Eggeling, Richter ou Moholy ? Avec "l'art cinétique" ou le "light art" des années 1950 ou 1960 ? Lorsque EAT -Experiment in Art and Technology- fut fondé par Robert Rauschenberg et Billy KlYver et le MIT Center for Advanced Visual Studies par Gyorgy Kepes ? Au moment où, douze ans plus tard, au milieu des années soixante-dix, on déclara que l'art cinétique et vidéo étaient morts ? Fut-ce lorsque Paik et Charlotte Moorman jouérent "TV Bra" ? Lorsque Boulez et Stockhausen créerent la musique électronique ? Ou bien au moment où Sony se mit à apporter son soutien à l'art (suivi par IBM, Digital, Siemens, Thomson) ? Au cours du dernier quart de siècle, quatre médias technologiques sont déjà devenus des "classiques" : vidéo, ordinateur, laser, holographie ; d'autres sont en train de se constituer en champs très larges : l'art environnemental, le sky art/space art, l'art bio-cinétique. La nécessité d'un effort et d'une collaboration intégrés correspond à la fois au besoin fondamental qu'éprouve l'homme de se sentir solidaire et de communiquer et au désir de création qu'attisent le vivant et le vivace. Si nous sommes tous voisins dans ce village global -ou cité cosmique- alors ce livre, qui recense des centres, est un outil imprimé de création de réseaux au service du message poétique. Tout effort en art-science-technologie devra être consacré pendant un moment à la promotion d'une terre plus verte -avec force intelligence et esprit, avec une "vitesse intemporelle". Le prochain Gesamtkunstwerk tous-médias, toutes-énergies pour un ensemble art-science-technologie sera la "nature" restaurée.